Inde : Cessez de réprimer les manifestations pacifiques et libérez les manifestants détenus de manière arbitraire
« La répression brutale des manifestants pacifiques à New Delhi ce week-end est alarmante : elle s'est traduite par des arrestations massives, un recours illégal à la force, des attaques ciblées contre des journalistes et des défenseur⸱ses des droits humains, notamment des avocats, ainsi que des coupures d'Internet », ont déclaré des organisations de défense des droits humains dans un communiqué.
Amnesty International, CIVICUS, Front Line Defenders et South Asians for Human Rights appellent les autorités indiennes à libérer toutes les personnes détenues arbitrairement pour avoir exercé leur droit à la liberté de réunion pacifique et à veiller à ce que les auteurs d'exactions commises par les forces de sécurité répondent de leurs actes.
Le 10 octobre 2026, des manifestations ont été organisées par le Cockroach Janta Party - CJP (parti des cafards), un mouvement dirigé par des jeunes, manifestations soutenues par des groupes d'étudiants qui réclament la démission du président de la Commission électorale indienne, à la suite d'informations selon lesquelles la « révision spéciale intensive » des listes électorales menée à l'échelle nationale par la Commission électorale aurait entraîné la suppression d'environ 130 millions de noms des listes électorales.
Depuis l'appel à manifester, les autorités ont invoqué l'article 163 du Bharatiya Nagarik Suraksha Sanhita (BNSS) pour interdire les rassemblements de plus de cinq personnes. À l’approche de la manifestation du 10 octobre, plus de 50 000 policiers et agents de sécurité auraient été déployés, dont certains provenaient d'autres régions. Les trains et les bus à destination de New Delhi ont été annulés ou suspendus, les stations de métro ont été fermées et l'accès à la ville a été interdit aux gros véhicules. Des véhicules antiémeute munis de gaz lacrymogènes ont été stationnés près des lieux de manifestation.
Au moins 10 000 personnes auraient été interpellées pour avoir enfreint les mesures d'interdiction en vigueur dans toute l'Inde avant la marche, dont beaucoup alors qu'elles se rendaient à Delhi. Le fondateur du CJP, Abhijeet Dipke, ainsi que d'autres dirigeants du parti, ont été interpellés le 10 octobre pour avoir enfreint des mesures d'interdiction après leur atterrissage à l'aéroport de Delhi, et ont été placés en garde à vue pendant la nuit. Des milliers de manifestants ont été arbitrairement interpellés par la police à New Delhi, y compris des journalistes qui couvraient les manifestations. Parmi les autres personnes arrêtées figuraient la militante étudiante Neha Bora, le militant Yogendra Yadav, l'éminent avocat Prashant Bhushan, le youtubeur Dhruv Rathee et l'économiste Jean Drèze.
La police est intervenue pour disperser les manifestations avant même qu'elles ne commencent, en interceptant les manifestants qui se rendaient à Jantar Mantar, le lieu du rassemblement prévu dans le centre de Delhi. Certains ont été emmenés de force avant d'être entassés dans des véhicules de police et conduits vers des centres de détention provisoire. Certains agents de police ne portaient pas de badge nominatif visible.
Les détentions arbitraires se sont poursuivies le 11 octobre et des agressions physiques commises par la police à l'encontre de manifestants interpellés ont été signalées. De nombreuses manifestantes et journalistes ont accusé les forces de l'ordre de harcèlement sexuel lors de leur interpellation.
Des groupes d'autodéfense d'extrême droite ont été vus en train de menacer et d'agresser des manifestants et des journalistes. Certains d'entre eux ont harcelé des journalistes musulmanes alors qu'elles couvraient les manifestations.
Près de 40 journalistes ont été interpellés en deux jours. Certains d'entre eux ont été victimes d'agressions physiques, d'intimidations, et ont vu leurs appareils photo et leurs téléphones portables saisis ou détruits, bien qu'ils aient présenté leurs cartes de presse.
La police a également illégalement employé la force contre un groupe d'avocats qui avait organisé un rassemblement près de la Cour suprême pour soutenir les manifestants, et certains d'entre eux ont été brièvement placés en garde à vue.
Les comptes Instagram des médias Molitics et Journo Mirror ont été bloqués en Inde alors qu'ils couvraient les manifestations, en vertu des règles relatives aux technologies de l'information.
Le 10 octobre, les autorités ont aussi ordonné une coupure du réseau Internet mobile dans le centre de Delhi pendant 24 heures. L'accès à Internet mobile aurait également été bloqué dans huit stades utilisés comme centres de détention, empêchant ainsi les détenus de communiquer avec leurs avocats et leurs proches. Des informations indiquent également que ces mesures de coupures s'étendaient au-delà des zones de manifestations et de détention.
Le 13 octobre, la police de Delhi a retiré à la zone de Jantar Mantar, dans le centre de Delhi, son statut de lieu de manifestation et a proposé d'autres sites situés plus loin. Les leaders du CJP ont continué à manifester et ont été arrêtés près de Jantar Mantar. Le 14 octobre, Sourav Das et Ashutosh Ranka, membres du CJP, ont été placés en détention provisoire pour cinq jours par un tribunal pour « intrusion » à Jantar Mantar.
Le droit de manifester est garanti par la Constitution indienne. Les manifestations ne devraient pas dépendre de l'obtention d'une autorisation préalable de la police. Tout au plus, on peut attendre des organisateurs qu'ils informent les autorités de leurs projets.
Cette répression fait suite aux manifestations du CJP en juillet 2026, au cours desquelles des organisations de défense des droits humains ont constaté un recours illégal à la force contre les manifestants, notamment l'utilisation de fusils à plombs et de gaz lacrymogène, sans qu'aucun agent de la police de Delhi n'ait été tenu pour responsable.
Nous appelons les autorités indiennes à :
- Libérer immédiatement et sans condition toutes les personnes détenues uniquement pour avoir exercé leur droit à la liberté d'expression et de réunion pacifique, et abandonner toutes les poursuites intentées à l'encontre des manifestants, des journalistes et des avocats qui ont été arbitrairement placés en détention
- Mener une enquête indépendante sur les violations commises par les forces de sécurité à l'encontre des manifestants, des militants et des journalistes, notamment les détentions arbitraires, le recours à une force inutile et excessive, les mauvais traitements et le harcèlement sexuel, et traduire les responsables en justice
- Donner pour consigne à l'ensemble des forces de police et du personnel de sécurité de respecter le droit des journalistes à exercer leur métier, de restituer le matériel saisi ou endommagé, et de cesser de contraindre les journalistes à supprimer des enregistrements ou à communiquer leurs données personnelles
- Mettre fin aux coupures arbitraires d'Internet et au blocage des comptes qui couvrent ou soutiennent les manifestations
- Veiller à ce que tous les agents des forces de l'ordre en uniforme chargés d'assurer le maintien de l'ordre lors des manifestations portent leur badge d'identification à un endroit bien visible
- Enquêter sur les actes de violence commis par des acteurs non étatiques à l'encontre des manifestants et des journalistes, et engager des poursuites contre ces individus
- Veiller à ce que les forces de sécurité respectent les Principes de base sur le recours à la force et l'utilisation des armes à feu par les responsables de l'application des lois lorsqu'elles interviennent durant des manifestations pacifiques
- Veiller à ce que les manifestants pacifiques puissent demander des comptes de la part des dirigeants au pouvoir sans être victimes d'intimidations, de détentions arbitraires ou de restrictions généralisées de leurs libertés.
Signé,
- Amnesty International
- CIVICUS: World Alliance for Citizen Participation
- Front Line Defenders
- South Asians for Human Rights (SAHR)
